L’important est de découvrir ce que l’on veut vraiment

La vie est un voyage, une jolie façon de voir les choses, selon le philosophe Joep Dohmen, mais comment choisir son chemin dans une société où tout évolue si vite ?

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentBeaucoup de gens sont en quête de quelque chose. Est-ce typique de notre époque ?

Absolument. Ces cinquante dernières années, le monde a totalement changé. Dans les années 1950, ma famille ne possédait ni voiture, ni téléphone, ni machine à laver, et bien-entendu par d’internet. De nos jours nous avons beaucoup pour nous procurer une vie facile. Nous vivons dans un état providence qui a permis de faire des progrès gigantesques dans tous les domaines : transport, santé, alimentation, technologies. Mais paradoxalement ces avancées ne sont pas accompagnées d’une plus grande richesse mentale. Au contraire, plus il y a d’options possibles, plus les personnes semblent se demander si elles ont réussi leur vie. Loin de moi l’idée d’idéaliser le passé, le quotidien était un combat. Il l’est toujours mais désormais cette lutte concerne plutôt ce qui se passe en nous.

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentQuels en sont les effets ?

Les peintures du peintre Edward Hopper représentent le quotidien (une femme assise seule à une table de restaurant par exemple), mais on peut y ressentir une tension sous-jacente. Pour moi, elles traduisent la façon dont beaucoup d’entre nous se sentent dans le monde actuel : renfermés sur eux-mêmes, déboussolés, ruminant sans cesse sur leur vie. « Voilà où j’en suis. Comment en suis-je arrivé là ? quelle route vais-je suivre ensuite ? ». Nous sommes des voyageurs, mais à un moment nous nous perdons et ne savons plus quel chemin emprunter.

 

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentNe vaut-il pas mieux profiter du voyage que de s’inquiéter de la destination ?

Actuellement on nous impose de profiter de tout, tout le temps. Que ce soit chez le coiffeur ou au supermarché on ne cesse de nous répéter « passez une bonne journée ! ». On dirait presque une formule magique visant à masquer une peur du vide, du temps qui passe. Bien-sûr, il faut profiter pleinement des petites choses du quotidien. Je pense que le voyage est réussi, lorsque l’on parvient à se concentrer sur des objectifs précis à atteindre. Dans le cas contraire, on ne fait que subir la vie.

 

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentMieux vaut donc dessiner son propre chemin ?

Oui, et c’est possible, mais nous n’envisageons pas cette éventualité. Autrefois les traditions déterminaient notre existence. Aujourd’hui lorsque l’on demande aux gens pourquoi leur vie a évolué de telle ou telle façon, ils demeurent souvent muets, car en fait ils ont subi la plupart des évènements au lieu de les avoir choisis. Le roman « train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier en est une illustration. Sur un coup de tête le protagoniste part en voyage pour comprendre comment sa vie a pu prendre une telle tournure. Il est enseignant dans un lycée depuis trop longtemps et vit avec une femme qui ne le rend pas heureux. Mais il n’a jamais eu le courage de partir en quête d’une vie meilleure.

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentEst-il nécessaire de faire preuve de courage ?

C’est essentiel. Le philosophe Kierkegaard dirait que dans la vie les vraies décisions demandent de l’audace. Si vous voulez vivre de façon sincère, vous devez être prêt à prendre des risques aux moments clés de l’existence, ce qui s’accompagne souvent d’un sentiment de crainte, une sorte de peur existentielle puisque vous pénétrez dans un territoire inconnu sans connaître à l’avance les conséquences de vos choix. Mais vous avez conscience qu’il y en aura car si vous choisissez une autre direction, alors vous deviendrez quelqu’un d’autre.

 

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentFinalement qu’est ce qui importe le plus dans la vie ?

D’abord découvrir ce que l’on veut vraiment puis développer les habitudes qui satisferont ces aspirations. Rousseau évoquait déjà l’importance d’écouter sa voix intérieure. Mais la vraie question est comment la reconnaître et que me dit-elle ? Car notre tête est remplie de bruits en tout genre. Les voix de nos parents, des médias ou encore de la publicité qui nous dictent ce qui est important. Il devient alors difficile de déterminer quelle voix est la nôtre. A notre époque romantique, nous aspirons à la sincérité et la vérité. Pensez à tous ces termes très en vogue aujourd’hui : on cherche à être authentique, unique, original, et vivre en accord avec nos valeurs. Tout cela peut nous permettre de découvrir ce que l’on souhaite profondément.

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentComment découvrir nos désirs profonds ?

L’homme est une machine à désirs qui nous mène par le bout du nez, nous incitant à manger, boire, travailler, voyager. Mais nous prétendons également à la reconnaissance et au contact avec les autres. L’important est de parvenir à classer ces désirs. A quoi est ce que j’aspire réellement ? Qu’est ce qui m’importe le plus ? IL est possible de cultiver certaines bonnes habitudes – comment prêter attention aux autres ou faire preuve de patience et de discipline – dans le but de mener à bien cette quête.

 

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentNous avons tant de choix que les possibilités sont infinies…

C’est là tout le cœur du problème, nos souhaits nous dépassent. Mieux vaut donc se concentrer sur deux ou trois projets qui nous animent : avoir des enfants, approfondir une relation amoureuse ou une amitié. Le principal est d’avoir une idée du temps libre, forcément limité, dont on dispose. Il y a quelques années j’ai investi dans un piano pour me remettre à la musique. Ma femme désapprouvait car elle savait d’avance qu’il finirait dans un coin couvert de livres. Deux ans plus tard, je m’en suis débarrassé. Mon épouse avait raison. Je n’avais pas le temps de m’y consacrer, car j’étais trop occupé par ce qui me tenait vraiment à cœur : la philosophie, l’enseignement, l’écriture. Je ne disposais pas suffisamment de temps libre et j’aurais dû le savoir. Quand on entreprend quelque chose il faut le faire avec conviction, sans hésiter, et sans renoncer trop vite. On peut faire un choix en étant sûr que c’est le bon, puis changer au bout de plusieurs années. C’est toujours mieux que de subir passivement ce qui se présente.

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentNotre temps étant limité comment le gérer au mieux ?

Nous avons tendance à penser que le temps n’est qu’une partie de notre vie, mais en réalité c’est la vie, c’est nous ! Tout ce que nous faisons laisse des traces qui influencent la suite. C’est pourquoi il est essentiel de faire les bons choix et de ne pas perdre son temps dans les futilités. La vie n’est pas éternelle, il faut donc en profiter sans oublier que ce que nous faisons est éphémère. C’est cette fugacité qui lui donne tout son sens.

 

 

 

L’important est de découvrir ce que l’on veut vraimentComment estimer que notre voyage est réussi ?

Une vie est réussie quand elle est vécue avec conscience, quand on a pris le temps de s’interroger sur ce qui importe réellement et que l’on s’est tenu à ses choix. Sinon, on ne fait qu’accomplir des choses en inadéquation avec ses aspirations profondes. L’idée est de mener une existence authentique qui contribue au bien-être de la société. Selon le philosophe Charles Taylor, nos vies manquent de sincérité, car nous mesurons celle-ci à l’aune de notre individualité. Beaucoup de gens ne se préoccupent que de leur propre cheminement. Alors que pour être authentique, il faut être prêt à dialoguer et à prêter attention aux autres. Si on passe ses journées à jouer au golf ou au tennis, on finit vite par se sentir vide et las selon C. Taylor. Car il faut choisir des objectifs qui ont une influence sur le monde : voir ses amis, combattre la pauvreté, prendre soin des autres… Sans bâillonner toutefois la petite voix intérieure qui nous rappelle que nos décisions correspondent à nos convictions. Il faut donc trouver l’équilibre entre intérêts personnels et bien-être général, construire un projet qui va au-delà de la détente et du plaisir. Car une existence bien vécue n’est pas un voyage solitaire mais une œuvre d’art totale.


Joep Dohmen est professeur de philosophie et d’éthique appliquée au centre d’études humanistes d’Utrecht (Pays-Bas). Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur le thème de l’art de vivre et ce qui constitue une bonne vie.

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