Trébucher

La vie est semée d’embuches ? Tant mieux

Enfant quand je regardais mes jambes le spectacle qui s’offrait à moi était les plus souvent deux genoux écorchés, éventuellement décorés de sparadrap. Je tombais tout le temps en jouant dehors ou en courant sur le chemin de l’école. Trébucher faisait autant partie de ma vie que le chant du merle au printemps. Ce n’est que plus tard que ma tendance aux faux-pas est devenue gênante. Comme le jour où je me suis pris les pieds dans ma longue écharpe au lycée, juste devant un garçon pour lequel j’avais le béguin. Ou pire encore quand mon pneu de vélo s’est coincé dans le rail du tramway, et que jeune étudiante, fraichement débarquée à Amsterdam, j’ai chuté au beau milieu d’une rue commerçante bondée.

Faire une pause

Trébucher et tomber ne sont pas seulement le propre de l’enfance. Cela fait également partie de l’âge adulte, même si ce n’est pas toujours au sens propre. Trébucher cela peut également signifier rater un examen, avoir le cœur brisé, parler en public sans retenir l’attention de l’auditoire ou découvrir qu’un nouveau projet ne fonctionne pas. C’est choisir une filière à la fac et se rendre compte qu’elle ne nous convient pas, ou s’inscrire à un cours de dessin et cesser d’y aller au bout de deux séances parce qu’on trouve le prof intimidant. Cela fait tout simplement partie de la vie, et avec un peu de chance, on en tire des leçons.
Car trébucher nous oblige à faire une pause et à réfléchir pourquoi cela n’a pas fonctionné. Il est dommage que nous ayons tendance à éviter cet instant de réflexion et que nous préférions aller de l’avant le plus vite possible. Nous n’avons pas le temps, nous avons autre chose à faire. Ou alors nous avons honte. Nous préférerions nous cacher sous une couverture avec une tablette de chocolat plutôt que d’évoquer son faux-pas avec qui que ce soit. C’est ce qu’explique le psychologue néerlandais Arjan van Dam. Les enfants ne sont pas contrariés lorsqu’ils trébuchent car ils ne se préoccupent pas encore de ce que les gens pensent d’eux.
Est-ce en grandissant que nous prenons conscience du regard des autres ? Ou est-ce le sentiment de honte qui commence à apparaitre. Imaginez que vous viviez tout seul sur une ile déserte, seriez- vous gêné de faire un faux- pas là-bas ?
Brené Brown, professeur et chercheuse en sciences humaines américaine écrit que beaucoup de gens réagissent ainsi. C’est le combat ou la fuite, une réponse de notre cerveau qui remonte à la nuit des temps. La fuite, c’est se cacher sous la couverture avec des friandises, la lutte c’est rabrouer ceux qui nous entourent. Mais ses recherches montrent que les personnes les plus résilientes, ont une approche différente. Elles n’ont pas peur des sentiments désagréables, alors au lieu de se battre ou de prendre la fuite, elles restent immobiles. Ces personnes reconnaissent qu’elles ressentent quelque chose, et se montrent curieuses de ce qui est en train de se passer. Elles essaient de comprendre comment leurs sentiments sont reliés à leurs pensées et à leur comportement.

C’est toujours la même rengaine.

B. Brown explique aussi que lorsque nous trébuchons, nous nous racontons des histoires pour donner un sens à la détresse, la colère, la frustration ou la douleur, que nous ressentons. Notre esprit essaie de comprendre ce qui se passe. L’histoire (que nous nous inventons) nait de l’émotion et du besoin spontané de se protéger. C’est tout à fait compréhensible. Nous avons tous une histoire tout prête à dégainer lorsque le besoin se fait sentir. Une histoire que nous avons échafaudée et à laquelle nous avons fini par croire. Pour ma part, j’ai souvent recours à celle qui dit « ils me trouvent probablement stupide », et je choisis la fuite. Cela m’est arrivé, lorsque tout juste diplômée, j’ai commencé à travailler comme institutrice. Il ne m’a fallu qu’une semaine pour me rendre compte que l’enseignement n’était pas fait pour moi. J’avais honte. La vérité tout simple était que je ne savais pas du tout comment tenir une classe pleine d’enfants. Ma réaction a été de mettre la tête dans le sable. J’ai démissionné au bout de quatre semaines, et j’ai raconté à tout le monde que c’était une mauvaise école, que l’on ne m’avait pas donné de conseils et que le matériel était médiocre. Au lieu de réfléchir aux leçons que je pouvais tirer de cette expérience, je me suis empressée de prendre un job dans une agence de voyage. Ce n’était pas le travail de mes rêves, mais au moins j’avais la certitude que j’allais le faire bien et que je n’aurai pas à craindre de faire un nouveau faux-pas.

Accepter les embuches

Nous devrions accepter la chute lorsqu’elle arrive et y voir une opportunité d’apprendre. Arjan van Dam estime qu’il est assez stupide de trouver normal que les jeunes enfants fassent des erreurs mais pas les adultes. « Je trouve étouffant de penser que nous devrions tout faire sans la moindre erreur, tout le temps. Peut-être cette idée est-elle encouragée par les réseaux sociaux où les gens montrent uniquement combien ils s’amusent, combien ils ont du succès ? De nos jours, la valeur d’une personne semble déterminée par sa réussite ». Il ajoute qu’il peut être utile d’abandonner l’idée que nous sommes « achevés ». Mieux vaut penser que nous sommes « en devenir », et du coup que nous avons besoin d’espace pour nous développer. C’est à présent plus important que jamais. Le monde change si rapidement qu’il est difficile de s’adapter si l’on ne continue pas à se développer. Ce qui est également utile c’est de comprendre combien il est irrationnel de ne jamais s’autoriser d’erreur. Je pense que votre vie sera plus agréable, si vous estimez d’une manière générale qu’on peut toujours tirer de bonnes leçons de nos échecs. Un de mes amis dit souvent en plaisantant « on n’a droit qu’à une erreur dans la vie ». J’ai utilisé cette boutade un certain temps. Par exemple quand une caissière au super marché commettait une bourde. Parfois la personne à qui je disais cela me prenait au sérieux et devenait toute pale. Mais un jour le marchand de fromage s’est mis à crier et m’a rétorqué « certainement pas, sinon on n’apprendrait jamais rien ! ». Essayez donc ceci : dites-vous que vous n’avez droit qu’à une seule erreur dans la vie, vous verrez combien cela est absurde, cela n’aurait pas de sens de vivre ainsi.

L’Échec c’est le progrès

Après ma débâcle enseignante, cela m’a vraiment aidé de lire beaucoup, et de regarder plein de films, car dans presque toutes les fictions, il y a au moins un personnage qui doit faire face à des revers. C’est réconfortant parce qu’on le voit réussir et surmonter ses difficultés. Cela nous donne des exemples pour savoir comment réagir face aux échecs. Pour réagir face à nos échecs, cela dépend de la manière dont nous considérons ces derniers. Les gens qui pensent pouvoir devenir plus intelligents en se montrant dévoués et persévérants ont une vision différente de leurs erreurs que ceux ayant tendance à croire que leurs caractéristiques de base, telles que intelligence, ou aptitudes, sont largement immuables. Les premiers estiment que le progrès est en grande partie produit par la pratique, et considèrent l’échec comme un aspect inévitable de l’apprentissage. Ceux qui pensent que la réussite provient du talent et de l’intelligence innée risquent beaucoup plus d’être déstabilisés par leurs erreurs. Ils vont considérer l’échec comme une preuve qu’ils ne possèdent pas l’aptitude nécessaire et ne l’auront jamais. Après tout on ne peut pas changer ce qui est inné. Ils vont être plus intimidés par les situations dans lesquelles ils vont être jugés. L’échec est dissonant.

Le pouvoir des mots « pas encore »

Dans une école à Chicago, on note les devoirs avec des mentions spécifiques : « savoir acquis », « en cours d’acquisitions », ou « pas encore acquis ». Ce système de notation aide les élèves à prendre conscience qu’ils se trouvent dans un processus d’apprentissage, alors qu’une mauvaise note leur laisse penser qu’ils n’ont pas réussi à atteindre quoi que ce soit. La psychologie dit que l’on peut renforcer l’effet de ce « pas encore » en se concentrant plus sur l’attitude et les efforts au lieu de valoriser l’intelligence et le talent. Cette méthode de travail a permis d’améliorer les résultats dans des écoles en difficulté. L’idée que l’échec est mauvais, est néfaste, car elle peut nous conduire à mener une vie trop prudente de façon à ne jamais trébucher. On continue par exemple à travailler dans une agence de voyage parce que c’est tranquille et sûr, alors que nous avons une lassitude et d’autres envies.
En psychologie, on pense que nos actions ne conduisent jamais à un regret durable. Il faut parfois se montrer courageux et accepter le risque d’échouer. Comme le disait Marcel Proust, il n’y as de réussite facile, ni d’échecs définitifs.

L’empathie comme antidote.

Finalement trébucher va nous permettre de prendre conscience de nos automatismes de pensée ou d’action et c’est formidable ! C’est comme ça que nous pouvons modifier ceux qui nous posent problème. Ainsi, lorsque vous vous disputez avec votre moitié, vous avez peut-être tendance à vous mettre en colère et à faire preuve de mauvaise foi pour avoir raison. C’est plus fort que vous, vous ne vous en rendez même pas compte. D’habitude vos arguments, même fallacieux font mouche. Mais un jour vous êtes démasqué, pris en flagrant délit de mensonge et de mauvaise foi. C’est enfin l’occasion de sortir de cette persévération (un comportement qui consiste à répéter ses erreurs) et d’apprendre comment réagir autrement. Comme le fait dire le romancier Bernard Werber à l’un de ses personnages, la grande scientifique Caroline Klein : « dans la vie il n’y pas d’ échec. Il n’y a que des réussites ou des leçons ». Profiter de nos revers pour nous améliorer est l’idée que défend E. Grimaud , psychologue cognitive, auteur de « beau, bien, bon «  la formule magique pour sourire à la vie ». Pour elle nos errements et contretemps sont surtout l’occasion de faire preuve d’empathie envers nous-mêmes. Parfois, nous nous trompons parce qu’on a visé trop beau, trop bien, ou trop bon. Le mieux étant l’ennemi du bien, je conseille à mes patients de cesser de chercher la perfection et de s’accorder à eux-mêmes l’empathie qu’ils octroient aux autres lorsqu’ils se trompent. Car trébucher est vital pour l’être humain, c’est ainsi qu’il apprend. Les recherches l’ont démontré en mettant en avant le rôle des neurones miroirs. Ils s’activent une première fois lorsque nous voyons quelqu’un exécuter une action. Puis lorsque nous la reproduisons ils s‘activent davantage… que l’on se trompe ou non. C’est ainsi que nous apprenons, d’où l’intérêt de trébucher. C’est ce qui se produit avec les enfants. C’est en tombant qu’ils apprennent à marcher. On appelle cela la cognition incarnée, c’est à dire l’apprentissage par le corps. Si c’est valable pour un enfant, cela l’est aussi pour un adulte. De même certaines cultures stigmatisent les ratages, quand d’autres vont les valoriser. Outre Atlantique monter son entreprise, échouer et rebondir, est considéré comme une preuve de courage et de créativité. C’est une expérience très appréciée des recruteurs qui saluent la résilience des candidats. Alors au lieu de vous énerver après vous-même ou de vous sentir incapable, dites-vous simplement « pas encore ».

Texte extrait de la revue Flow

Bibliographie :

  • Comment affronter l’adversité : se relever après la chute de Brené Brown Éditions Guy Tredaniel
  • Beau, bien, bon, la formule magique pour sourire à la vie d’Elisabeth Grimaud, Éditions Marabout.
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