La sagesse (2)

Extraits de ” Trois amis en quête de sagesse

Comment cultiver la bienveillance

Matthieu :

L’absence d’états mentaux négatifs n’entraîne pas forcément d’états mentaux positifs. En remédiant simplement aux états négatifs, on aboutit à un état neutre, mais pas aux états positifs qui contribuent au sentiment de plénitude.

Christophe :

Quand on guérit quelqu’un d’une dépression, l’idée n’est pas de le laisser dans un état neutre, mais dans un état où il peut de nouveau ressentir des émotions positives. Mais on doit lui apprendre à mieux les accueillir ou à les construire lui-même.

Matthieu :

En psychologie positive, on dit qu’en l’absence d’état pathologique on est juste en “état normal”. Celui-ci permet juste de fonctionner normalement. Mais pour vivre de façon optimale, ou actualiser pleinement notre potentiel, on doit cultiver d’autres valeurs comme la bienveillance et la compassion, et libérer son esprit de pensées perturbatrices.

Christophe :

Je crois en une contamination de l’amour, de la bienveillance, de l’intelligence. Chaque fois que l’on pose un acte de tendresse, d’affection, d’amour, chaque fois que l’on éclaire quelqu’un en lui donnant un conseil, on modifie un tout petit peu l’avenir de l’humanité dans le bon sens. Et chaque fois que l’on dit une vacherie, que l’on commet une méchanceté, on fait perdre du temps aux progrès humains.

Matthieu :

Une fois que l’on a reconnu que l’aspiration au bonheur est commune à tous les êtres, on se sent alors plus proches d’eux et on accorde de la valeur à leurs aspirations. On doit s’entrainer à la bienveillance. Au début, il est plus facile de le faire en pensant à quelqu’un qui nous est cher. On se laisse envahir par un amour et une bienveillance inconditionnelle à son égard et on demeure dans cet état quelques instants. Puis on étend cette bienveillance à ceux que l’on connait moins. Puis avec de l’entrainement, on englobe ceux qui nous font du tort et ceux qui ont en font à tout le monde. On leur souhaite de se libérer de leur haine, de leur cruauté, de leur indifférence et de se soucier du bien des autres.


Le bonheur, la joie

Christophe :

Si le bonheur est une émotion positive avec deux avantages : en général, il ne pousse pas à l’agitation, il est discret parce que plus intériorisé, et ne peut donc pas faire offense aux autres. Mais a contrario, la joie, par son côté spontané, a des vertus considérables pour les autres : quand les gens que nous aimons sont joyeux nous sommes prêts à nous laisser contaminer par eux.

Alexandre :

Si je tiens à la joie, c’est parce qu’elle me parait plus simple et plus accessible que le bonheur. Plus humble, la joie permet d’être plus proches de nos limites, de nos faiblesses. Je peux y accéder même si je souffre de douleurs chroniques. Pourquoi assimiler la joie à l’exubérance et à la superficialité, alors qu’elle est avant tout un dire « oui », un oui profond et authentique au réel tel qu’il se présente, à chaque fois que la vie gagne du terrain, que je progresse, la joie dilate mon cœur.

Matthieu :

Nous sommes d’accord sur le fond mais nous donnons un sens un peu différent aux mots joie et bonheur. Le bouddhisme décrit un bonheur profond qui imprègne et sous tend toutes nos expériences, que ce soient les joies et les peines, et qui est en même temps un état de sagesse qui est affranchi des poisons mentaux et perçoit la vraie nature des choses. La joie est en quelque sorte le rayonnement du bonheur, elle remplit de félicité l’instant présent, et quand elle est de plus en plus fréquente, forme un continuum qu’on pourrait appeler « joie de vivre ». Il me semble que la joie dont parle Alexandre correspond davantage à ce que certains décrivent comme une liberté intérieure qui leur permet de faire face à l’adversité.

Christophe :

La joie ou le bonheur ne sont pas à hiérarchiser. Les émotions positives surviennent quand on se sent en lien avec le monde, alors que les émotions négatives sont toujours des marqueurs de rupture. Ma conviction profonde est que pour les êtres ordinaires que nous sommes, la joie, le bonheur, l’amour sont forcément des états labiles, qu’il ne nous est pas permis de ressentir de manière durable. Il n’est pas possible de les mettre en boite. C’est pourquoi il faut s’attacher à les faire renaitre régulièrement dans nos vies, et nous avons besoin des deux. Quand je suis heureux il me semble que je me réconcilie avec mon passé et mon avenir, alors que la joie m’ancre vigoureusement dans le présent.

Alexandre :

La notion d’impermanence guérit de bien des tourments et apaise en profondeur. Pour celui qui peine, le fait de savoir que ni la faiblesse, ni la fatigue, ni la maladie, n’interdisent la joie est encourageant. L’exercice c’est d’oser inlassablement la non fixation.

Matthieu : Peut-être pourrait-on dire que la joie se rapporte davantage à la qualité du moment présent, et le bonheur à une manière d’être durable, qui correspond d’une certaine façon à notre point d’équilibre intérieur.

 


L’art de l’écoute

Christophe :

Écoute, présence, attention. Qu’entendons-nous par ces notions si nécessaires à notre vie. Il me semble que l’on pourrait définir l’écoute comme une présence sans parole face à autrui, pendant laquelle toute mon attention, toute ma conscience, est tourné vers ce que dit autrui. C’est une attitude complexe, où l’on donne et où l’on reçoit. Respecter la parole, c’est d’abord ne pas juger ce que nous dit l’autre pendant que nous l’écoutons. Et c’est très difficile ! Dans la véritable écoute, on ne doit pas préparer sa réponse mais seulement écouter, en lâchant-prise.

Matthieu :

Par manque de considération pour autrui, on s’imagine souvent qu’on sait où notre interlocuteur veut en venir et qu’on a déjà compris les tenants et aboutissants de son problème. Avec condescendance, on donne parfois une réponse prématurée, incomplète, souvent inadaptée. Même s’il s’agit d’un conseil judicieux, on empêche la personne de dire tout ce qu’elle a sur le cœur. Il est très frustrant de ne pas pouvoir aller au but de sa pensée. Notre réponse sera d’autant plus profonde et adaptée qu’on aura totalement abandonné l’idée de la préparer. La première étape de l’écoute doit donc être de montrer que l’on est sincèrement intéressé par l’autre et qu’on lui accorde une attention sans réserve. Ça lui montrera en même temps, s’il nous demandait conseil, qu’on fera de notre mieux pour remédier à la situation.

Les parasites de l’écoute

Alexandre :

En plaquant mon histoire sur celle de mon interlocuteur, je lui nie le droit d’être différent. Je refuse qu’il puisse y avoir plusieurs interprétations du réel, je ramène tout à moi. J’enferme l’autre dans des schémas. Tant de malentendus et de méprise nous coupent de l’autre. Aussi apprendre à traquer tous les préjugés qui nous encombrent est un exercice des plus urgents. Comment écouter un parent qui a perdu son enfant, alors que nous sommes nous-mêmes paralysés à l’idée qu’un tel drame puisse nous arriver. Les paroles tuent et guérissent. Je me souviens d’avoir un jour grondé Augustin pour une banale histoire de devoirs. Ses propos m’ont édifié : Papa, quand tu m’as engueulé, j’ai imaginé que tes mots étaient des caresses. Depuis, face à la critique, à la moquerie, ou à une mauvaise nouvelle, j’essaie de considérer ces mots qui me blessent comme de simples sons inoffensifs en soi. Prêter une oreille attentive, bienveillante c’est repérer les parasites : la fatigue, le stress, les projections, la peur, la colère ; au fond, il s’agit de nous rendre intérieurement disponible. Souvent, je suis complètement à côté de la plaque quand quelqu’un me parle de sa souffrance. Impuissant, je ne sers que des platitudes faute de savoir demeurer dans le silence. Et pourquoi ne pas tout simplement avouer « je suis de tout cœur avec vous, mais totalement épuisé, je ne sais que vous dire » ?

Conseils en matière d’écoute

Alexandre :

Les cures de silence. S’accorder dans la journée des cures de silence pour laisser s’en aller ce qui encombre le fond du cœur, congédier les idées fixes qui nous rendent bien malheureux. Se tenir entièrement disponible pour les autres. Concrètement, décrocher le téléphone pour appeler une personne dans l’épreuve ou la solitude. L’écouter, la soutenir sans forcément lui asséner des conseils, juste lui donner la chance d’être parfaitement ce qu’elle est.

Christophe :

On progresse beaucoup plus en écoutant qu’en parlant. Le proverbe dit : “tu as deux oreilles et une bouche, ce qui veut dire que tu dois écouter deux fois plus que tu ne dois parler”. La parole nous transforme parce qu’elle nous force à préciser nos idées, mais l’écoute est encore plus puissante parce qu’elle nous ouvre à d’autres univers que le nôtre.
Toujours se rappeler qu’écouter, c’est donner. Pas seulement des réponses, mais de la présence. Ce temps d’écoute préalable donne à nos réponses une authenticité, un poids et une efficacité accrus. Il faut se désemplir de ses peurs, peur de ne pas savoir quoi dire, peur de ne pas avoir de réponses à donner. Se désemplir de ses certitudes, de ses lassitudes.

Matthieu :

Considérer l’écoute comme un don sans réserve l’être qui est en face de soi. Même s’il est malveillant, l’écouter avec compassion, sans complaisance, mais avec le profond désir de trouver un remède aux causes de ses souffrances. Ne pas anticiper ses paroles, en pensant que l’on sait déjà où il veut en venir. Éviter toute condescendance, c’est dans une position d’humilité que l’on recevra de l’autre ce qui nous permettra de l’aider.

 


Le corps : boulet ou idole

Alexandre :

Il m’a été donné un précieux conseil : repère et évite autant que possible le sur-effort. Depuis quand je carbure à plein régime, que j’épuise mes forces, son conseil me calme sur le champ. Faire bon usage des plaisirs ne va pas toujours de soi. A Séoul, des petites lumières rouges marquent les maisons de prostituées. Quelle tristesse de voir ce phénomène se banaliser ! je déplore que la sexualité, ce cadeau de la vie, dégénère bien souvent et finisse par devenir le lieu d’une oppressante aliénation.

Christophe :

J’avais été frappé lors d’un voyage en Inde, nous avions croisé des sadhous, qui faisaient leur toilette très soigneusement et le guide m’avait expliqué qu’ils faisaient partie d’un courant religieux dans lequel on considérait que le corps était un temple qu’il fallait honorer. J’aime beaucoup l’idée de respecter son corps comme un temple, d’en faire le lieu de rituels sacrés. Ce n’est pas forcément de l’obsession de soi ou de l’hypocondrie mais de la déférence envers une entité extraordinaire que la Nature a patiemment élaborée et nous a confié pour quelques années. C’est hallucinant de voir que la société actuelle a fait du sexe un objet de marchandise : on vend des accès à des films pornos, à des rencontres purement sexuelles pour le « fun », sans engagement ni obligation. On a désacralisé, déspiritualisé, « dérelationnalisé » la sexualité. C’est indirectement une façon de ne pas respecter le corps, qui n’est pas juste un outil, un véhicule qu’on va dominer pour satisfaire nos plaisirs, mais une entité qui nous incarne en partie, comme d’ailleurs le corps des autres.

Aujourd’hui tous ceux qui travaillent dans le champ de la psychologie ont compris que le corps n’était pas juste un outil, ni une somme d’organes qu’il fallait réduire au silence pour ne pas être dérangé par lui, mais une porte d’entrée vers lui, une entité complexe, une entité intelligente, dont il faut prendre soin par diverses approches, comme la méditation, l’alimentation, l’exercice physique, etc.

Lorsque le corps vieillit, cela apprend le détachement ; c’est à dire toutes ces petites limitations, qui doucement forcent à accepter de vieillir et préparent à accepter un jour de quitter son corps. Se résoudre à vieillir normalement peut nous aider à avoir moins peur de la mort. Il me semble que le vieillissement est fait pour cela, pour qu’à la fin on ne regrette pas de quitter notre corps.

Concernant le lien-corps-esprit, on a des tas d’études sur le sourire, par exemple, qui montrent qu’en souriant — à condition de ne pas avoir à ce moment-là de raison de pleurer, à condition que notre vie soit « normale » — on améliore légèrement son humeur. Il y a une harmonie totale entre notre corps et notre esprit qui marche dans les deux sens. Un cerveau heureux va provoquer un visage heureux, mais un visage souriant facilite en retour les émotions positives. On a aussi les mêmes types de travaux sur la posture : quand on fait passer des questionnaires d’estime de soi ou de satisfaction existentielle, selon que l’on force les gens à se tenir rabougris ou droits, on modifie légèrement les notes. Respecter notre corps fait du bien à notre esprit.

 


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