La sagesse

Extraits de ” Trois amis en quête de sagesse
Christophe André, Alexandre Jollien et Matthieu Ricard

L’Ego

Alexandre :

Pour le dégommer en douceur, il faut user de moyens habiles.
Sur la question du bonheur il me semble que l’ego est bourré d’idées préconçues. Osons-nous prendre le temps de nous interroger sur ce qui nous rend pleinement heureux ?
La vraie joie : celle que les épreuves n’atteignent pas, comment la découvrir ? Maître Dogen indique la voie directe, quand il dit que le don conduit au détachement. Je peux me demander : qu’est-ce que je peux offrir à mon prochain ? Ne plus se contenter d’une générosité en vrac, voilà le défi. Parfois il est plus facile de témoigner une infinie patience au premier venu que de ne pas envoyer balader sa femme à la première dispute. Ce qui pour de bon décape l’ego c’est l’autodérision. Rien de mieux que l’humour pour venir me déloger lorsque je m’installe dans une étiquette. Maître Eckart dit : observe-toi toi-même et lorsque tu te trouves, laisse-toi, il n’y a rien de mieux à faire. Dans la joie l’ego nous laisse la paix. Une personne a dit que la santé c’est le silence des organes, je crois que la joie inconditionnelle c’est le silence de l’ego. Lorsque l’ego s’éclipse la paix advient comme par miracle. Mais presque toujours « mental FM » diffuse son bruit de fond : va vite là, fais ceci, fais cela, ça ne va pas comme ça, il me faut ça.
Pratiquer la méditation c’est finalement tenter de diminuer l’impact de ces pensées. L’ego n’est pas là pour nous rendre heureux, ni nous conduire à la paix. Pensons à lui désobéir, et à ne pas prendre ses ordres pour argent comptant. Ce qui le met KO c’est la générosité qui n’attend rien. N’hésitons donc pas à nous demander : qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui pour faire du bien à quelqu’un ?

Matthieu :

Si le silence des organes est la santé physique, le silence de l’ego est la santé mentale. L’ego se pose toujours cette question : pour moi ? pourquoi pas moi ? Pourquoi m’a-t-il dit cette vacherie, pourquoi c’est tombé sur moi. Tout être humain veut trouver le bonheur, mais la meilleure décision est de ne pas confier ce bonheur à l’ego. Celui qui ne pense qu’à lui ne fait rien de sensé pour être heureux. De plus ses échecs renouvelés provoquent en lui une frustration et une rage qu’il retourne contre lui-même et le monde extérieur.
L’ego sain est l’ego transparent de celui qui dispose d’un vaste espace de paix intérieure dans lequel il peut accueillir les autres, car il n’est pas obsédé par sa propre situation. En rendant son ego moins lourd, on se préoccupe moins des critiques et des louanges. On fait le ménage dans ses pensées et on éteint « mental FM » qui radote à longueur de journée : moi, moi, moi, qu’est-ce qui va m’arriver ? Qu’est-ce qu’on va dire de moi ? On se met aussi à mieux regarder autour de soi et mieux percevoir la beauté des êtres et des choses.

Christophe :

Travailler sur la manière de recevoir des compliments et des critiques est enrichissant. Accepter les compliments sans refuser ce qu’ils véhiculent, mais sans s’en gargariser et s’en trouver forcément grandi. Une critique n’est pas forcément une vérité mais une information, une indication sur la façon dont la personne me voit, je dois m’en réjouir, c’est un message utile. Nous avons tous besoin de compliments et de critiques mais attention à ne pas basculer dans la dépendance.
Plus on se sent coupé du monde, plus on veut sauver sa peau. Il a été demandé à des personnes n’ayant pas une bonne estime de soi, lorsqu’elles se sentent heureuses, de se questionner : « dans ce bonheur, ou ce succès que j’ai pu atteindre, qu’est-ce que je dois aux autres ? Et cela permettait de libérer leur fausse estime de soi et d’acquérir une forme de confiance en soi beaucoup plus intelligente et beaucoup plus large. C’est une confiance qui s’ancre dans toutes les sources d’aide, d’amour, d’affection autour d’eux, auxquelles ils ne faisaient pas forcément attention et qu’ils ne sollicitaient que lorsqu’ils étaient au fond du trou. Alors qu’il faut au contraire y penser lorsqu’on est dans le bien-être, la réussite, l’atteinte de nos objectifs. Il s’agit de gratitude, je suis heureux de devoir quelque chose aux autres, parce que, au fond, c’est merveilleux que les autres m’aient donné ce quelque chose, je ne dois pas m’en sentir vexé ou infériorisé. Cultiver la conscience de ce que nous devons aux autres est un bon chemin de traverse.

Matthieu :

A propos de la gratitude. Il m’a été donné de prendre conscience que lorsque je tiens une feuille de papier, de nombreuses personnes ont rendu ce geste possible : un bucheron, un transporteur jusqu’à une entreprise. Puis les producteurs de pommes de terre qui ont permis d’ajouter à la pâte à papier de l’amidon, pâte ensuite colorée ou blanchie à l’aide des substances chimiques, et ainsi de suite. Cette interdépendance de tous les êtres devrait nous remplir de gratitude.

Christophe :

Il est possible de prendre une « douche de gratitude » tous les soirs en faisant le bilan de sa journée. Il suffit de songer à toutes les bonnes choses, grandes ou petites, vécues dans la journée, et que l’on doit, tout ou partie, à d’autres. Si je prends conscience de ce que je dois aux autres, la gratitude pour les gens qui ont fait le thé que nous buvons, pour ceux qui ont fabriqué la tasse, pour ceux qui nous permettent de recevoir l’électricité… Au bout d’un moment ce n’est plus une douche, mais une chute du Niagara qui nous dégringole dessus ! La gratitude nous rend plus fort et nous donne une conscience des ressources extérieures plus grande que celle de nos ressources intérieures.


Apprendre à vivre avec nos émotions

Alexandre :

On pourrait comparer la conscience à une espèce d’énorme marmite. A l’intérieur, il y a de tout : des pois chiches, des carottes, de la laitue qui nous rendent de bonne humeur et des oignons qui nous arrachent des larmes. Dans le malheur l’ego se borne à mastiquer les oignons sans savourer le reste. Considérer la conscience comme une marmite permet de laisser passer les émotions sans se réduire à la colère, à la peine, qui ne sont que des ingrédients parmi tant d’autres. Ce qui peut nous épuiser c’est cet éternel va et vient qui nous fait passer en une seconde de la joie à la tristesse. Il est difficile d’être à fond dans la joie sans deviner qu’elle va s’arrêter. Et dans la tristesse nous croyons que nous trimballerons à perpétuité ce mal-être, qui achève de nous plomber. Tout d’abord, il faut accepter ces montagnes russes intérieures, repérer que je peux me lever heureux, mais la lecture d’un simple e-mail peut me tirer vers le bas. Comme si j’avais confié aux circonstances extérieures de me faire zapper d’une émotion à l’autre. La bonne nouvelle, est que nous pouvons échapper à ces montagnes russes, en descendant dans le fond du fond pour y découvrir une joie inconditionnelle. D’abord, le premier pas est d’observer tranquillement ce constant zapping, sans s’en inquiéter outre-mesure. Il y a un grand malentendu qui nous empêche de goûter à cette joie inconditionnelle. A tort, nous croyons qu’elle ne sera possible que le jour où nous aurons guéri toutes nos blessures, alors que cette joie est possible même au cœur des tourments. Nous pouvons y accéder dès maintenant. Si je cherche coûte que coûte une terre ferme où m’installer pour toujours, inexorablement, je serai déçu. Même si nous sommes dans les dispositions les plus pures, il y aura toujours un truc qui cloche. « Le tout est de laisser grincer allègrement », et d’être en paix au milieu des grincements.

Matthieu :

La façon la plus pragmatique de distinguer les différents états mentaux, en particulier les émotions, consiste à examiner leurs conséquences. Si une émotion accroit notre paix intérieure et notre bien-être, tout en nous incitant à aider autrui, on dit qu’elle est positive. Si elle trouble notre esprit et nous pousse à nuire aux autres, on dit qu’elle est négative. Le seul critère qui vaut donc d’être envisagé, est le bien-être ou la souffrance qui résulte d’une émotion. La distinction entre une émotion agréable ou désagréable me semble problématique du point de vue de la poursuite du bonheur durable puisqu’elle perpétue la confusion entre bonheur et plaisir. Le plaisir est engendré par des stimuli agréables, d’ordre sensoriel, esthétique, ou intellectuel. Il est instable et peut rapidement se transformer en indifférence, voire en déplaisir ou en dégoût. De plus, la recherche individuelle du plaisir peut facilement aller à l’encontre du bien-être d’autrui. A l’inverse, le vrai bonheur, au sens bouddhiste, est un état intérieur qui n’est pas soumis aux circonstances. Au lieu de se transformer en son contraire au bout d‘un certain temps, il devient de plus en plus stable, car il engendre un sentiment de plénitude qui devient un trait dominant de notre tempérament.
Les émotions, dans leur état négatif, sont liées à une vision fausse de la réalité, qui entraîne un dysfonctionnement de l’esprit. Le terme tibétain évoque l’idée de tourment et d’épuisement. Il suffit d’observer le moment où la haine, la colère, la jalousie nous envahissent pour constater qu’elles provoquent en nous un malaise profond, et nous vident de notre énergie. Les actes et les paroles suscités par ces émotions font aussi le plus souvent du mal aux autres. Les émotions négatives nous incitent à idéaliser ce que nous apprécions et diaboliser ce que nous détestons. Lorsque nous sommes en colère, 80% de nos perceptions sont surimposées à la réalité. Si les êtres étaient attirants ou repoussants en soi, on seraient tous attirés ou repoussés par les mêmes personnes, ce qui n’est pas le cas. Cette évidence nous échappe une fois que le désir ou la haine nous ont envahis. Cela nous empêche de nous rendre compte que la personne que nous haïssons a par ailleurs des qualités et que celle que nous désirons follement a aussi des défauts. Les émotions négatives n’ont pas besoin d’être cultivées pour se développer. On peut avoir d’énormes colères sans avoir besoin de s’y entraîner une seconde. En revanche, même si on est naturellement patient ou bienveillant, il nous faut un certain effort pour le devenir davantage.

Christophe :

On nomme facilement les émotions négatives, mais il y a une infinité d’émotions positives : la confiance, la sérénité, l’attendrissement, l’admiration, la bienveillance, l’enthousiasme, etc…

Matthieu :

Les émotions sont utiles à la survie et à la gestion des évènements. La colère, peut-être destructrice, permet d’écarter rapidement ce qui peut nous nuire et entraver la réalisation de nos projets. Devant une injustice une colère peut être appropriée. Après la perte d’un être cher, la tristesse est justifiée, tandis que le désespoir et la dépression sont disproportionnés et vont à l’encontre du bien-être durable. Toutes les émotions nous sont utiles, elles ont des fonctions bien précises. Mais ce qui est agréable n’est jamais prioritaire par rapport à ce qui est dangereux, c’est pour cela que les émotions négatives ont une sorte de suprématie potentielle sur les émotions positives. Mais sans les émotions positives, on ne tiendrait pas dans la durée : ce sont elles qui rouvrent notre capacité à nous lier et nous ouvrir aux autres, à trouver des ressources, à inventer des solutions.

Alexandre :

Pour nous libérer des émotions négatives, il faut d’abord cesser de les considérer comme des ennemis à abattre, mais plutôt les regarder comme des messagers, des signaux d’alarme, et déjà tenter d’en faire bon usage.

Christophe :

Il est bon également de voir les dérapages avec les émotions positives : par exemple, les excès à la joie, nous poussent à en faire trop, à aller trop loin. On n’écoute pas les signaux de fatigue de son corps parce qu’on est euphorique.

Matthieu :

Il peut paraître normal de toujours rechercher ce qui nous procure du plaisir, sauf que cela conduit rarement au bonheur. On peut en revanche cultiver une satisfaction intérieure qui n’est pas forcément liée aux sensations agréables, qui de ce fait nous parait moins attirante, mais qui au bout du compte procure une plénitude profonde et durable.

Se libérer des émotions négatives

Matthieu :

Est-il vain de vouloir terrasser chacune de nos émotions négatives ? Ne serait-il pas plus simple de les laisser s’épuiser d’elles-mêmes ? L’expérience montre que si l’on s’habitue à leur laisser libre cours, elles se comportent comme une infection que l’on ne traite pas à temps : elles deviennent de plus en plus fortes et s’enracinent dans notre esprit. On se mettra de plus en plus vite en colère, on sera de plus en plus vite anxieux, etc… Cela ne veut pas dire qu’il faut refouler les émotions. L’essentiel dans un premier temps est d’acquérir une certaine habileté à reconnaître les émotions négatives, puis à les neutraliser à l’aide de l’antidote le plus approprié. On peut s’entrainer à la bienveillance pour combattre la malveillance, on ne peut pas au même instant vouloir du bien et du mal à quelqu’un. Autre solution : rester en pleine conscience de l’émotion. La pleine conscience de l’anxiété n’est pas l’anxiété. Quand je me rends à un aéroport au milieu des embouteillages, par exemple, il m’arrive d’être anxieux à l’enchainement des conséquences qui se produiraient si je ratais mon avion. Si j’essaie de me détendre dans la pleine conscience de cet état, comme si je contemplais un torrent tumultueux qui coule devant moi, dans un premier temps, j’ai l’impression que l’anxiété va s’incruster obstinément. Mais si je continue de regarder ce torrent en pleine conscience, l’anxiété va perdre de sa force. Il arrive un moment où elle devient un pale reflet de ce qu’elle était au départ, puis elle finit par disparaître.

Christophe :

Les émotions ont toujours une cause, qu’il s’agisse d’une cause extérieure (un évènement qui nous agresse) ou une cause liée à des états biologiques (fatigue ou manque de sommeil) ou encore à des représentations mentales (lorsque l’on se représente mentalement une situation on peut ressentir différentes émotions par rapport à ce que l’on a fait ). Les émotions apparaissent souvent avant même que nos pensées arrivent à notre esprit, par exemple, lorsque dans la peur notre corps se crispe et réagit avant même que nous commencions à mentaliser sur ce qui nous énerve ou nous inquiète. Les émotions apparaissent à notre esprit à la fois par un ressenti corporel et par des pensées ou une modification de notre vision du monde. On peut avoir l’impression que c’est le monde tel qu’il est qui pose problème, alors que c’est notre vision du monde sous l’emprise de l’émotion. Et puis il y a les conséquences des émotions. Toutes les émotions entrainent des actes. La colère pousse à des actions agressives ou violentes, la tristesse pousse au repli, la honte pousse à la dissimulation, etc…
Alors que faire quand je souffre : ne pas attendre le dernier moment. Le travail d’identification, et de régulation quotidien, régulier, patient, est toujours plus efficace que l’intervention d’urgence, lorsque l’incendie éclate.

Matthieu :

c’est pour cela que l’on compare souvent le point de départ des émotions négatives à une étincelle qu’il est facile d’éteindre, et les états émotionnels que l’on a laissé déborder à des feux de forêts difficiles à maitriser.

Christophe :

Dans cette optique j’encourage beaucoup l’auto observation, c’est-à-dire que je conseille de tenir un journal où l’on établit le lien entre les évènements, l’impact émotionnel qu’ils ont sur nous, puis les pensées et les comportements qu’ils engendrent. Mettre des mots sur nos émotions, il nous semble que cela est relativement facile, mais quand on passe par l’écrit on constate que cet un véritable effort de se comprendre. Cette mise à plat fait partie de l’hygiène de vie de l’équilibre intérieur. Il existe un deuxième type de travail : lorsque l’on vit une émotion, s’arrêter et la regarder en pleine conscience. Cela signifie regarder l’émotion sans vouloir la changer, la faire disparaitre, mais juste l’accepter, observer de quoi elle est faite, de quels états corporels elle est constituée, quel type de pensées elle engendre. Troisième type de stratégie : plus je ressens dans la journée, dans la vie, des émotions positives, de l’affection, de l’admiration, de la compassion, du bonheur, du bien-être, de la joie, moins il y aura d’espace pour l’apparition et la flambée douloureuses, destructrices et négatives.

Matthieu :

Notre problème est l’addiction aux causes de la souffrance. Les neurosciences ont démontré que les réseaux du cerveau associés au plaisir ne sont pas les mêmes que ceux associés au désir. Ce qui fait que à force de répétition, on peut renforcer le réseau lié au désir au point de vouloir ce qui a cessé d’être agréable et même nous fait souffrir. C’est grosso modo la définition de l’addiction. Même si on ne veut pas souffrir on ne peut s’empêcher de retomber dans des situations qui nous font souffrir. Selon Eckart Tolle, lorsque le cerveau échoue dans ses entreprises narcissiques, il échafaude un plan B en se construisant un corps de souffrance, dans le registre cette fois-ci de la victimisation. L’ego peut ainsi survivre en se nourrissant de plaintes et de récriminations. Et même si personne ne veut nous écouter, on se raconte indéfiniment sa triste histoire en se prenant soi-même en pitié. Ce corps de souffrance se nourrit de pensées négatives, mais digère mal les positives. Il se maintient en vie en ruminant constamment le passé et en anticipant anxieusement le futur, sans profiter du présent.
Comme je l’ai déjà dit le mot tibétain qu’on traduit par » renoncement » évoque en fait la détermination de se libérer. A un certain moment on ne supporte plus l’addiction aux causes de la souffrance. Quand un oiseau s’échappe de sa cage, on ne peut pas dire qu’il renonce à sa cage, il s’en libère. Certains s’imaginent que se libérer des émotions aboutit à un vide intérieur, qui nous transforme en zombies. Ils confondent vide mental et liberté d’esprit. Le but n’est pas de faire disparaître les émotions et les pensées, mais de les empêcher de proliférer et nous asservir.


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