La sagesse (3)

Extraits de ” Trois amis en quête de sagesse

La souffrance

Aux origines de la souffrance

Christophe :

La douleur est la partie biologique, organique, existentielle de la souffrance : une dent cariée procure une modification biologique qui entraîne une sensation lancinante. Parfois la douleur est aussi incarnée par un événement qui survient : la perte d’un enfant, d’un ami, d’un proche. Finalement la douleur c’est le réel lorsqu’il nous blesse. La souffrance indique l’impact de la douleur sur notre esprit, sur notre vision du monde. Prenons l’exemple des acouphènes : ces sifflements ou bourdonnements d’oreilles sont une forme de douleur relativement minime (il y a effectivement des difficultés bien pires) mais qui peut engendrer de grandes souffrances parce que l’impact de cette petite perturbation va entraîner des obsessions, occuper tout l’esprit et nécessiter parfois une aide psychologique. La deuxième façon de comprendre la souffrance consiste à définir son opposé : la paix, la tranquillité, la sérénité, la possibilité de s’oublier et de profiter de la vie. On en vient au troisième point. Ce qui caractérise la souffrance c’est qu’elle nous coupe du monde. Elle nous isole, et au fond, le contraire de souffrir, c’est renouer avec le monde, retrouver un lien harmonieux et apaisé avec lui.

Alexandre :

Le handicap agit comme un puissant révélateur, qui m’apprend combien la peine est accentuée, exagérée, voire crée de toutes pièces par le mental. Si je m’en tenais aux faits, si je restais les deux pieds sur terre, sans suivre mes peurs et mes projections, je souffrirais nettement moins. Le diagnostic que pose le bouddhisme et les mystiques chrétiens me réjouit : si nous nous débattons dans le malheur, c’est ultimement parce que nous sommes exilés, et qu’une épaisse couche d’illusions, de désirs et de peurs est venue voiler notre véritable nature, le fond du fond. La psychologie positive délivre également un message proprement révolutionnaire : nos tiraillements sont loin d’être une fatalité. Ce mal être peut être adouci voire carrément évité. La philosophie antique évoque l’image du soldat, du gymnaste, bref de celui qui s’entraîne chaque jour pour parfaire son art. « Askein » signifie s’exercer en grec, d’où le mot « ascèse » dans lequel on voit souvent à tort, le renoncement, la privation. S’exercer, c’est se mettre en route, se convertir, se familiariser avec la sagesse. Comment ne pas y voir une joie ? Tout devient alors occasion de progrès, de délivrance. Celui qui se lance dans une ascèse, risque d’être tôt ou tard d’être confronté au volontarisme. Croire que tout dépend de nous. J’ai découvert une profonde injustice. La volonté ne fait pas tout. Certains patients avaient beau nourrir un état d’esprit fabuleux, déployer une énergie considérable, la maladie l’emportait. D’autres avaient plus de chance. Le défi c’est de faire l’éloge des exercices spirituels, de leurs effets considérables sur notre humeur, notre santé, et même notre système immunitaire, en gardant à l’esprit que tout ne dépend pas de nous. Pour celui qui se coltine au quotidien une souffrance physique, ou un mal être intérieur, un art de vivre est indispensable pour éviter que les problèmes ne deviennent le centre de la vie. D’où ce puissant remède qu’est la non fixation. Dès que je me réduis à une représentation, à une image que je me forge de moi, je souffre. Pour tenter d’enrayer ce mécanisme malsain, il faudrait ne jamais s’identifier à quoi que ce soit. L’exercice, dès lors, c’est de pratiquer la gratitude et ce, du fond du cœur. Regarder ce sourire unique, apprécier ce plat, jeter un regard vers la beauté du ciel. En un mot, s’ouvrir à ce qui nous est donné.

Matthieu :

Pour commencer par le plus simple, on peut dire que la souffrance englobe tous les états mentaux perçus comme indésirables. La souffrance peut avoir comme point de départ une douleur physique, un état d’esprit comme la détresse, la peur, ou tout autre sentiment que l’on voudrait voir disparaître. Elle peut être éphémère, comme un mal de tête, ou durable comme un désespoir, de la perte de sens, ou un mal-être profond. Pourquoi avons-nous cette faculté de souffrir ? Du point de vue de l’évolution, cela favorise la survie. La douleur physique est un signal d‘alerte nous indiquant que quelque chose menace notre intégrité physique. La souffrance se manifeste à plusieurs niveaux que le bouddhisme a clairement identifiés. Elle ne se limite pas à ce qui apparait comme désagréable. Elle a des aspects pus subtils qui ne sont pas du domaine du ressenti immédiat. Il y a par exemple, la souffrance liée au changement due au caractère impermanent de ce qui nous apparait momentanément comme du plaisir ou du bonheur. Si on est beau et en bonne santé, on est inconsciemment attaché à l’idée que cela va durer. Et cet attachement est le point de départ d’un processus inévitable, puisque tout change continuellement même si on ne s’en aperçoit pas. On a parfois l’intuition, confusément, que rien n’est jamais satisfaisant, même quand on a, soit disant, tout pour être heureux. C’est la souffrance latente, liée à notre perception erronée de la réalité. Cette perception, distordue dans le bouddhisme est la définition de l’ignorance. Si l’on pense que les choses durent, et qu’elles sont en soi désirables ou indésirables, belles ou laides, bénéfiques ou nuisibles, on est en inadéquation avec la réalité, et la conséquence, est l’insatisfaction.

Les souffrances que l’on s’inflige à soi-même

Alexandre :

Parmi les causes de notre mal être, il y a cette nécessité, aussitôt sortis de chez nous, d’enfiler un costard et de jouer un rôle pour ne pas déplaire, pour ne pas décevoir. Oser une approche plus contemplative, c’est essayer de rejoindre un niveau plus profond, écouter la boussole intérieure, et quitter les mille et une influences qui m’agitent. Quand dès le matin, je trouve le monde triste, je peux déjà m’exercer à discerner tout ce que mon esprit projette sur la réalité. Dans la tradition ignacienne, on distingue, la consolation et la désolation. Avant d’accuser qui que ce soit, il s’agit de repérer toutes les pensées qui m’empêchent de vivre simplement. Si je traverse une période de turbulences, de désolation, je me surprends à voir le mal partout, incapable de trouver la moindre occasion de me réjouir. Au contraire, si je vis une période de consolation tout baigne. L’exercice est de se rendre compte que le monde est indépendant de mes humeurs.
Dès qu’une angoisse se présente pour mon malheur, je crois dur comme fer, qu’elle est réelle. Mais ce n’est qu’une illusion, un fantôme sans consistance. Ça devient presque un jeu que de laisser l’esprit produire à sa guise les pensées. Sans les prendre trop au sérieux, on peut s’amuser avec un brin de détachement, à les voir naître puis disparaitre. Souvent devant une obsession qui traîne, je me dis que c’est une pensée parmi les milliers qui vont me traverser l’esprit aujourd’hui.

Christophe :

De même qu’une douleur est un signal d’alerte, qui nous pousse à modifier rapidement notre comportement, ou notre environnement, la souffrance nous informe que nous sommes sur une voie à l’encontre de ce qui ferait notre équilibre, notre harmonie. Par exemple, le ressentiment et la colère sont douloureux et c’est une bonne nouvelle ! Que l’envie, la jalousie, la haine, ces émotions que l’on dit négatives, soient aussi des émotions douloureuses, est une bénédiction, puisqu’elles nous éloignent de ce que nous avons à faire pour les autres, pour nous. Je me pose plus souvent la question du « comment » plutôt que du « pourquoi », comment aider les gens à sortir de la souffrance. Car il n’y a pas toujours de réponse évidente au « pourquoi ». Alors que le « comment » nous pousse vers l’action, le « pourquoi » peut nous amener à tourner en rond. On croit réfléchir à ses problèmes et à leur solution, mais on est en train de ruminer. Et on ne voit pas qu’à force de ressasser et chercher des solutions à des situations qui n’ont pas de solution accessible ou immédiate, on augmente sa souffrance. On peut également se faire souffrir pour se punir parce qu’à un moment donné, on se sent impuissant à résoudre un problème, on va alors se violenter, se meurtrir, se critiquer.

Matthieu :

Quand le Bouddha enseigne la première des « quatre nobles vérités », la vérité de la souffrance, son but n’est pas de plonger ses auditeurs dans une vision pessimiste de la vie, mais de leur faire prendre conscience de leur mal-être. Ensuite, en bon médecin, il explique les causes de ce mal-être. C’est la deuxième noble vérité, celle des causes de la souffrance, c’est à dire de l’ignorance et des poisons mentaux. Puis il montre que comprendre les causes ne sert à rien, à moins de s’en libérer. Or comme toute chose, les causes de la souffrance sont impermanentes, ce qui veut dire que l’on peut s’en débarrasser, en empruntant le chemin qui conduit de l’ignorance à la connaissance, de l’asservissement à la liberté, de la souffrance à la félicité.

Alexandre :

Le poids du qu’en dira-t-on se faufile parfois là où on ne l’attend pas. Avec un handicap ou une autre forme de blessure, nous sommes peut-être portés à vouloir surcompenser, et par cela obtenir une reconnaissance. Cet engrenage, nous précipite dans une rechercher effrénée de valorisation qui crée bientôt une souffrance supplémentaire : la dépendance, le besoin d’être approuvé, reconnu et consolé. J’ai appris que par un simple « comment ça va ? », nous pouvons réellement nous intéresser à autrui, essayer de le comprendre, lui tendre une oreille bienveillante. Aujourd’hui quand nous déprécions cette question pour en faire une sorte de salutation, un réflexe poli, je n’oublie pas que l’essentiel c’est de s’approcher de l’autre, de créer des ponts, d’aimer. Si vous fondez votre identité sur les ragots, les rumeurs, le qu’en dira-t-on, vous n’avez pas fini de souffrir. Mais comment diminuer cette hypersensibilité aux remarques et aux reproches ? Les yeux de ma femme, de mes enfants, de mes amis me délivrent et m’aident à accorder moins d’importance aux moqueries. Ainsi quand dans le métro j’entends des ricanements autour de moi, je ferme les yeux et je m’imprègne du regard bienveillant de mes proches pour pulvériser ce petit pincement au cœur, qui non digéré, peut faire des ravages au long cours.

Matthieu :

Pour trouver la paix intérieure, on ne peut pas dépendre des opinions des autres, et de l’image qu’ils ont de nous à tort ou à raison. On peut recevoir des louanges le matin, et être insulté le soir. Si l’on colle à ces paroles, on est sans cesse perturbé. Le Dalaï-Lama dit souvent : lorsque l’on me traite de dieu vivant, c’est absurde, et quand d’autres me traitent de loup ou de démon en habit de moine, c’est encore absurde. Cela signifie qu’il ne s’identifie à aucune représentation de l’ego. Il sait qu’au fond de lui réside une paix intérieure fermement établie dans la compréhension de la nature de son esprit. Cette paix est insensible aux critiques ou aux louanges qui ne peuvent affecter que l’ego, auquel il ne s’identifie pas. La véritable nature de l’esprit est comparable au ciel qui n’est pas affecté par la poussière qu’on lui jette. C’est bien-sûr plus facile à dire qu’à vivre au jour le jour, mais plus on tend dans cette direction, moins on est vulnérable aux paroles et au regard des autres.

Alexandre :

Concrètement, pourquoi le qu’en dira-t-on devient-il un des soucis majeurs de l’existence ?

Matthieu :

Si quelqu’un accorde une grande importance à son image, et ne cesse d’être préoccupé par ce qu’en pensent les autres, il sera particulièrement sensible à ce qu’ils disent de lui. Mais celui, qui, sans être parfait, s’habitue à considérer ces paroles sensibles comme des illusions, des échos ou des répliques d’acteur dans une pièce de théâtre, comprendra qu’il n’a aucune raison d’en souffrir, même s’il est momentanément affecté, par habitude. Si les autres sont insensibles ou durs avec nous, nous pouvons dans un premier temps nous en attrister, mais nous trouverons dans un deuxième temps un certain réconfort, en comprenant que l’attitude méprisante des autres ne peut en aucun cas affecter notre être profond. Nous éprouverons aussi de la compassion pour ceux qui veulent nous faire du tort, parce qu’ils sont sous l’emprise de l’ignorance et de la stupidité. Car s’ils font du tort aux autres, ils en font surtout à eux-mêmes. Réagir de cette façon, ce n’est pas faire preuve de faiblesse, mais de liberté et de force intérieure. Cela n’implique pas que l’on se laisse constamment marcher sur les pieds, mais que l’on réagisse avec détermination, dignité et compassion, sans se laisser déstabiliser. Il n’y a peut-être que vingt personnes ayant atteint ce degré de développement pour réagir ainsi à la perfection, mais n’importe qui peut cultiver la même vision du monde qu’eux, et l’intégrer graduellement à son être, jusqu’à ce qu’un jour, elle devienne une seconde nature.

Christophe :

Nous sommes des animaux sociaux : quand un humain est l’objet de méchanceté, de moquerie, de violences physiques ou morales, c’est normal qu’il souffre, ce n’est pas une erreur dans sa vision du monde. Si l’on me casse l’orteil à coup de marteau, ma douleur est normale. En revanche le vrai travail consiste à empêcher l’extension de cette douleur à toute la personne, puis à contenir les généralisations et les contaminations sur notre vision du monde, des autres et de nous-mêmes. Il faut éviter de penser « tous les humains sont des ordures » ou « je suis un minable ». Nous sommes capables de limiter la douleur liée à ces violences, pour qu’elle ne s’empare pas de tout notre être et ne nous coupe pas du monde.

Matthieu :

S’il est normal de souffrir des moqueries, des injustices ou d’un mal physique, il est tout aussi normal de chercher les moyens de ne plus réagir à ces comportements, ou de s’immuniser contre eux. Cela ne veut pas dire que l’on devient un robot déshumanisé et ne percevant plus la malveillance, mais on n’en souffre plus de façon aussi disproportionnée qu’avant. On y gagne en liberté intérieure, notre esprit devient assez vaste pour accueillir les mauvaises circonstances sans qu’elles nous ébranlent. Une poignée de sel versée dans un verre d’eau le rend imbuvable, mais jetée dans un grand lac, elle n’en change pas le goût.


Trois amis en quête de sagesse
écrit par Christophe André, Alexandre Jollien et Matthieu Ricard

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